le Temps réversible

… [Le bouddhisme ancien a établi sa doctrine du salut sur le contraste de deux eschatologies, entre lesquelles est interdite toute communication de nature. D’une part, c’est le cercle vicieux de la transmigration, parcouru suivant un enchaînement de causes dont la dernière ramènera la première, et c’est, dans l’autre cas, le saut dans le Nirvana — donc par delà toute notion logiquement constructible. Le Nirvana, comme l’enseigne en effet le bouddhisme, n’est ni à définir par l’existence, ni par le néant, ni par une combinaison des deux, ni par leur négation simultanée. Autant dire qu’il est irrationnel. Réel cependant, quoique les premiers interprètes s’y soient trompés, en ce sens que, découvert par le Bouddha et par lui seul révélé, qualifié d’autre part d’Incréé, de Refuge, de Béatitude, d’Ile sortie des eaux de l’existence, qui sont toutes Douleur, il accueillait les Saints à la façon d’une « autre rive ». De par la défense canonique d’en rien énoncer de positif, en dehors de sa vertu libérative, on se le figurait surtout par contraste avec le spectacle de la transmigration. Pour percevoir, on serait tenté de dire complémentairement le Nirvana, les bouddhistes commençaient par contempler en esprit la masse sans nombre et sans repos des êtres: passant d’état en état, de monde en monde, du plus profond enfer au plus haut des cieux, et du ciel en enfer, à travers toutes les conditions intermédiaires, avec d’incessants retours; de tout temps et à jamais; sans Création initiale ni Destruction finale; inévitablement reproduits, au delà de la mort (parammaranat) en de nouveaux corps créés par leur attachement à l’existence et leurs actes passés (karman) ; donc sans autre origine qu’eux-mêmes, dans la nuit du passé, et sans autre avenir qu’eux-mêmes, dans les profondeurs du futur. Le Nirvana, c’est l’« Issue ».

On observera que, chacune à sa manière, ces deux eschatologies — celle de la reproduction indéfinie et celle de la rupture — échappent également à notre habituelle représentation d’un temps « évolutif », qui se développerait, sous la loi de l’homogénéité absolue de ses parties comme la condition formelle et, en dernière analyse, linéaire d’un complexe cosmique de causalités liant les uns aux autres les instants du monde. Le Nirvana, par définition, brise cette série cosmique. Quoi qu’il soit de lui, où qu’il soit, il n’est plus dans le cours du temps. Quant au cycle des renaissances, le temps qu’il suppose de son côté est essentiellement hétérogène. Il est alternativement forme d’évolution et forme d’involution. Non seulement parce qu’une série causale très élaborée explique, sous sa loi, la succession compensée des morts et des retours à l’être, mais surtout parce qu’il soumet l’ensemble du cosmos à un rythme que ponctuent des créations et des destructions périodiques. Les premiers âges sont ceux de la vertu, de la félicité et d’une fabuleuse longévité. Après quoi la part du vice et de la souffrance croît, jusqu’aux suprêmes convulsions, tandis que la durée normale de la vie humaine tombe à 100, à 50, à 10 ans. Toutes les mesures, toutes les conditions de l’existence s’altèrent de façon systématique au rythme de ces alternances. Du temps du Bouddha Çakyamuni la taille des hommes était encore de 8 pieds. Elle descendra au-dessous de ce qu’on la voit être. Mais elle sera redevenue colossale au temps où le Bouddha futur, Maitreya, commencera sa prédication. On voit sans peine comment le bouddhisme adapte cette théorie des Ages du monde (empruntée au fonds commun des croyances asiatiques) au plan rétributif de la transmigration. Des enfers aux cieux, une inégalité du milieu rétributif différencie les rétributions, conformément aux actes passés. Il en sera de même de cette autre inégalité de milieu qu’établit, dans le temps, la succession des Ages cosmiques. On naît non seulement à l’endroit mais à la date que vous assignent telles ou telles séries d’actes.] …
-> pour lire l’intégralité de ce texte de Paul Mus / suivre ce lien :
Annuaires de l’École pratique des hautes études Année 1937 47 pp. 5-38

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